Agoria : « Le secteur nucléaire peut générer jusqu’à 3 milliards d’euros de croissance, mais 6 entreprises sur 10 reportent leurs investissements pour l’instant »

La Belgique compte une chaîne de valeur nucléaire composée d'environ 260 entreprises, représentant 8 300 emplois à temps plein et 9,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. C’est ce qui ressort d’une nouvelle étude d’Agoria, qui cartographie pour la première fois l’ensemble de l’écosystème. Le secteur nourrit des ambitions de croissance : jusqu’à 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires supplémentaire et 500 emplois additionnels pourraient être générés en à peine deux ans. Mais les projets concrets tardent à se matérialiser et cette incertitude pèse : 6 entreprises sur 10 reportent leurs investissements dans le nucléaire. Agoria plaide pour une politique claire et prévisible, une meilleure visibilité sur les projets à venir, des procédures d’appel d’offres et d’autorisation simplifiées, ainsi que plus de talents formés au nucléaire.
Après des années de doute et d’immobilisme, l’énergie nucléaire connaît un nouvel élan. Le gouvernement fédéral a amorcé la relance du nucléaire et, partout dans le monde, de plus en plus de pays prolongent la durée de vie de leurs réacteurs, planifient de nouvelles capacités et développent de petits réacteurs modulaires (SMR). La Belgique ne part pas de zéro. Après deux décennies de politique de sortie, notre pays dispose toujours d’une industrie nucléaire vaste et diversifiée. Forte de plusieurs décennies d’expérience avec ses propres centrales, la Belgique compte des entreprises particulièrement compétentes dans l’exploitation, la maintenance et le respect des exigences de sûreté strictes et spécifiques qui y sont associées. Citons notamment les techniques de construction spécialisées, les systèmes de refroidissement des réacteurs et des tours de refroidissement, ainsi que l’expertise dans la gestion et le recyclage des déchets nucléaires.
« La Belgique a besoin d’un mix énergétique abordable, fiable et bas carbone, ouvert à toutes les technologies. Le nucléaire en fait partie, aux côtés des énergies renouvelables, du stockage, de la flexibilité et des solutions innovantes. Il fournit l’électricité abordable et stable dont notre industrie et notre société ont besoin pour s’électrifier. L’importance d’une industrie nucléaire forte dépasse donc largement le secteur lui-même : elle renforce notre sécurité énergétique, notre autonomie stratégique et notre compétitivité. Mais cette industrie a également besoin de projets dans notre pays. Sans projets belges, les entreprises risquent de perdre leur savoir-faire et leurs références, et donc de manquer des opportunités à l’étranger », déclare Bart Steukers, CEO d’Agoria.
La chaîne de valeur nucléaire belge en chiffres
- Environ 260 entreprises et organisations actives sur l’ensemble du cycle de vie d’une installation nucléaire : de la recherche et du développement, de l’ingénierie et de la certification à la construction et à la fourniture de composants, en passant par l’exploitation, la maintenance — y compris les services numériques — et le démantèlement. La moitié d’entre elles participent à la construction ou à l’exploitation d’installations.
- 8 300 emplois à temps plein : 45 % en Flandre, 29 % en Wallonie et 26 % à Bruxelles.
- 9,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 2,2 milliards d’euros de valeur ajoutée et 438 millions d’euros d’investissements.
- Un secteur mature : 58 % des entreprises existent depuis plus de 30 ans. Les grandes entreprises (250 travailleurs ou plus) représentent deux tiers des emplois.
Ambitions de croissance
L’ambition est forte, mais elle se traduit encore insuffisamment en commandes. Pour 81 % des entreprises interrogées par Agoria*, la croissance dans le nucléaire constitue une priorité stratégique pour les cinq prochaines années. Pourtant, moins de la moitié (47 %) entrevoient suffisamment d’opportunités concrètes pour l’année à venir. Dans les conditions actuelles, un statu quo est attendu, avec une croissance du chiffre d’affaires d’à peine 1 %.
Avec davantage de certitude, le potentiel serait bien plus important, estime Agoria. Le secteur attend clairement un signal fort. Grace à une politique prévisible avec une planification concrète des projets, notamment pour les SMR, le chiffre d’affaires pourrait passer en deux ans de 9,5 à 12,2 milliards d’euros (+28 %), avec 400 emplois supplémentaires. Si les principaux obstacles politiques étaient également levés, il pourrait atteindre 12,8 milliards d’euros (+35 %) et générer 500 emplois supplémentaires. Les investissements augmenteraient alors eux aussi de 21 %, passant de 438 à 530 millions d’euros.
Quels sont les freins à la croissance ?
La politique semble bénéficier d’un soutien assez large : près de la moitié des entreprises (43 %) ont une grande confiance dans la capacité des pouvoirs publics à mener une politique nucléaire stable et prévisible au cours des cinq prochaines années. 34 % adoptent une position neutre ou d’attente, tandis que seulement 23 % déclarent avoir peu confiance. Les entreprises identifient elles-mêmes des obstacles clairs :
- Un manque de visibilité sur les projets concrets et à long terme. Il s’agit du frein le plus largement partagé : 94 % des entreprises interrogées le considèrent comme un obstacle, dont 62 % comme un obstacle « important à très important ».
- Une politique incertaine. 89 % la considèrent comme un frein, entraînant une baisse du chiffre d’affaires et le report d’investissements.
- Un accès difficile au marché. La complexité des appels d’offres entrave 91 % des entreprises ; les coûts d’investissement élevés, les longs délais de retour sur investissement et l’incertitude du modèle économique en freinent 89 %.
- Les talents et la transmission des connaissances. Trois quarts des entreprises disposent aujourd’hui de suffisamment de connaissances nucléaires en interne, mais la croissance exige davantage : 84 % considèrent la pénurie de personnel doté de compétences techniques et nucléaires sur le marché du travail comme un frein.
- La réglementation et le financement. La complexité des règles et de la certification entrave 82 % des entreprises, et l’incertitude liée aux autorisations 81 %. Bien que le secteur soit financièrement solide, 77 % citent l’insuffisance des incitants fiscaux et le manque de modèles de financement, notamment publics, comme des obstacles à la croissance.
Du marché national au marché mondial
« La Belgique dispose toujours d’un écosystème nucléaire exceptionnellement vaste, riche de nombreux atouts et d’un savoir-faire spécifique. L’ambition et le potentiel de renouer avec une croissance soutenue sont également présents. Nous nous réjouissons de voir de nouvelles ambitions nucléaires annoncées en Belgique. Mais les entreprises n’investissent pas sur la base de bonnes intentions. Elles ont besoin de prévisibilité et de visibilité sur des projets concrets, notamment en matière de SMR. Les procédures et la certification doivent en outre être accélérées, l’accès aux marchés et au financement facilité, et les investissements dans les talents techniques et la transmission des connaissances renforcés. Si tous les niveaux de pouvoir de notre pays traduisent au plus vite ces bonnes ambitions en perspectives claires, notre chaîne de valeur nucléaire pourra devenir un véritable moteur de croissance industrielle », déclare Bart Steukers, CEO d’Agoria.
« Chaque projet réalisé dans notre pays constitue une référence qui permet à nos entreprises de remporter également des marchés en Europe et dans le monde. Pour cela, les entreprises, les institutions du savoir et les pouvoirs publics doivent valoriser ensemble notre expertise. La relance du nucléaire est enclenchée. Elle doit désormais aussi se faire sentir dans nos usines, nos laboratoires et nos bureaux d’ingénieurs », conclut Bart Steukers.
À propos de l’étude
Le service d’études d’Agoria a analysé la chaîne de valeur nucléaire belge sur la base des comptes annuels, de données publiques, de rapports sectoriels et énergétiques existants, ainsi que d’une étude quantitative et d’une analyse de scénarios menées au moyen d’une enquête auprès d’entreprises et d’organisations de la chaîne de valeur nucléaire entre juillet et septembre 2026. 36 % des entreprises de la chaîne de valeur ont participé à l’étude. L’analyse confirme que les résultats sont représentatifs de l’ensemble du secteur.
Etude sur l'industrie nucléaire belge - Agoria .pdf
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Carole Tassin