Laissez les jeunes "pirater" leur propre école
4.000 postes en cybersécurité restent vacants et les métiers se transforment en profondeur : Agoria tire la double sonnette d'alarme dans une nouvelle étude
La Belgique souffre d'une pénurie structurelle d'experts en cybersécurité. Pas moins de 4.000 postes restent ouverts, tandis que les cybermenaces continuent de croître et de s'accélérer. Pour la fédération technologique Agoria, il est temps d'aborder les compétences cyber différemment, en accordant davantage d'attention à la pensée critique, au contexte et à l'expérience pratique, et ce bien plus tôt dans l'enseignement. Agoria propose notamment de laisser les jeunes "pirater" leur propre école.
L'IA secoue la cybersécurité
Ce message, la fédération technologique le fonde sur sa nouvelle étude consacrée à l'intelligence artificielle et aux compétences en cybersécurité. Il en ressort que l'IA ne rend pas les métiers de la cybersécurité obsolètes, bien au contraire, mais qu'elle les transforme en profondeur.
L'intelligence artificielle prend en charge les tâches répétitives et axées sur les données, comme la première analyse, le triage et le reporting. Mais l'IA fait désormais bien plus qu'aider à exécuter des tâches : elle aide aussi à décider. Les êtres humains restent indispensables pour déterminer ce que tout cela signifie pour une entreprise, donner une orientation et prendre des décisions. Ce sont surtout ces compétences humaines qui deviennent beaucoup plus importantes :
- la pensée critique
- Jugement et prise de décision
- la validation des résultats de l'AI
- la traduction stratégique des risques dans le contexte de l'entreprise
"Le plus grand mythe, c'est que nous pourrons tout confier à l'IA et nous reposer sur nos lauriers", déclare Sofie Huylebroeck, Expert Cybersecurity chez Agoria. "C'est exactement l'inverse. Plus l'IA devient convaincante, plus le jugement humain et la validation deviennent cruciaux. Cela requiert des compétences très différentes des seules connaissances informatiques classiques."
Les cyberdélinquants ont toujours une longueur d'avance, et ça se creuse encore davantage avec l'IA
L'urgence est claire. En 2025, le nombre de cyberattaques a augmenté de 165%, pour atteindre une moyenne de 275 attaques par jour. Une entreprise belge sur quatre a été touchée l'année dernière.
Agoria pointe également un déséquilibre structurel :
- Les cybermalfaiteurs exploitent sans scrupules l'IA pour lancer leurs cyberattaques encore plus rapidement, à moindre coût, de manière automatisée et à grande échelle. Ils peuvent créer en un clin d'œil des deepfakes vidéo ou des voix parfaitement imitées, ainsi que des e-mails de phishing de plus en plus convaincants. Pire, l'IA accélère aussi la détection des vulnérabilités et rend la découverte et l'exploitation des failles encore plus rapide.
- Les experts en cybersécurité, eux, se doivent d'utiliser l'IA de manière responsable et en respectant la législation, la transparence, l'éthique et la gouvernance. Ils ne peuvent se permettre que l'IA commette des erreurs qui nuiraient aux clients, paralyseraient la production ou créeraient des risques juridiques.
Cette inévitable prudence requise fait que l'IA amplifie un déséquilibre déjà existant entre les côtés. Les attaquants appuient sur l'accélérateur, tandis que les défenseurs sont sur le frein à main.
La sensibilisation aux risques cyber reste trop faible, surtout dans les PME
Au-delà de cette fracture structurelle, un second problème se pose : la "cyberpauvreté", particulièrement dans les PME. Celles-ci manquent souvent de connaissances, d'investissements et d'un nécessaire sens de l'urgence. Cela rend les entreprises vulnérables, même si des outils accessibles existent désormais. Agoria a ainsi lancé ces dernières années plusieurs initiatives, comme cyberstart.be, CyberBoost et le Cyber Risk Scan, pour aider les PME à cartographier leurs vulnérabilités.
"Les cybermalfaiteurs ont toujours eu un avantage, mais l'IA creuse encore davantage cet écart. Les entreprises ne peuvent pas suivre cette cadence aujourd'hui. Cela rend les connaissances, la sensibilisation et le travail proactif plus importants que jamais. Une bonne hygiène cyber est un début", souligne Huylebroeck. "Mais l'ambition doit être bien plus élevée. La cybersécurité doit devenir un réflexe permanent, dans toutes les entreprises et pour tous les citoyens."
S'y prendre tôt et rendre les choses concrètes
Agoria plaide dès lors pour une révision fondamentale de la façon dont les entreprises et l'enseignement envisagent la cybersécurité :
- Commencer tôt à sensibiliser au cyber et à l'IA, pas seulement dans l'enseignement supérieur ou secondaire. Les réflexes numériques et la pensée critique doivent être développés le plus tôt possible.
- Rendre la cybersécurité concrète et contextualisée, avec des cas réalistes, des simulations et du hacking éthique dans un environnement sécurisé. Laisser les élèves apprendre en attaquant de manière éthique leur propre école, club ou projet.
- Miser bien plus fortement et structurellement sur l'expérience pratique et les ponts entre entreprises et enseignement, via des intervenants extérieurs, des visites d'entreprises et le partage de cas réels en classe. Permettre aux contenus pédagogiques d'évoluer plus rapidement au rythme de la réalité du terrain.
- Apprendre aux jeunes à utiliser explicitement les résultats de l'IA, en les formant à la pensée critique, à la validation et au jugement. Tout ce que l'IA produit n'est pas nécessairement exact, pertinent ou sûr dans chaque contexte.
Ces recommandations s'inscrivent dans le prolongement de la grande étude d'Agoria "The AI Skill Shift", qui avait abouti aux mêmes conclusions pour l'ensemble du secteur ICT : les connaissances évoluent plus vite que les formations ne peuvent suivre.
"La cybersécurité ne s'apprend pas uniquement dans les livres", conclut M. Huylebroeck. "On l'apprend en faisant, en testant, en échouant et surtout : en comprenant ce qui peut mal tourner dans son propre contexte. C'est là que commence la véritable résilience cyber."
Retrouvez l'étude complète et toutes les recommandations ici :
AI skill shift on cybersecurity roles - Study by Agoria.pdf
PDF 6.3 MB
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Jan Gatz